Mémoires.
L’action se passe dans une vie antérieure, je traversais alors une période de grands questionnements sur mon orientation sexuelle : “Est-ce qu’une fois suffit ?”, “Si ça n’a pas duré c’est peut-être parce que…”, “Comment rencontrer d’autres filles comme É. pour savoir si ?”, etc, etc. C’était comme si, sur le chemin de ma vie, je me trouvais devant une colline oh, pas très haute mais très escarpée et que je n’eus d’autre solution que l’escalader, juste pour voir, quitte à redescendre de l’autre côté après. Mais bon, des homos, ça se reconnait à quoi, ça se rencontre où ? Je n’avais absolument aucun contact, aucun lien avec ce milieu. Le hasard fit tomber mon petit nez sur l’adresse de la Maison des Homosexualités située pas très loin de chez moi. Néanmoins je m’inquiétais : qu’allais-je trouver dans cette M.H. ? Des travailleurs sociaux prêts à m’aiguiller vers des psychotrucs destinés à me faire comprendre en douceur que non, je me trompais, que… ? A l’inverse, les filles de l’endroit me violeraient-elles ? Tomberais-je sur un repaire de grandes folles et, misère, de quoi allais-je être le témoin ?
On le voit, je pressais la sonnette en toute sérénité. Un jeune homme d’apparence normale m’ouvrit, ne sachant pas trop quoi lui dire, je lui racontais que je venais surtout intérressée par la bibliothèque ce qui ne constituait qu’un demi-mensonge. Il me répondit qu’elle était réservée aux adhérents et, apprenant que j’effectuais ma première visite en ce lieu (encore de perdition pour moi), il me fit visiter les locaux, il m’expliqua le fonctionnement de l’association, les différentes permanences, etc. Je ne vis pas grand’monde dans les pièces traversées : mon tempérament anxieux m’avait poussée à débarquer dès le tout début de l’ouverture des portes. Nous revînmes dans le couloir de l’entrée où les affiches des campagnes de prévention du Sida tapissaient les murs, je ne les avait pas remarquées en entrant : je me trouvais ainsi confrontée d’une manière très crue à une composante de moi-même dont je doutais encore un peu. Mon Mentor me remit le bulletin de l’association (on m’aurait dit que j’en deviendrai l’une des rédactrices !), il me proposa d’attendre un peu car “les filles ne tarderaient pas à arriver” et il me servit le traditionnel verre de bienvenue offert à tout nouvel arrivant à la M.H. Mais très vite je rentrais chez moi dans une grande confusion de sentiments : ça s’était bien passé, mon interlocuteur semblait normal, sain d’esprit et gentil, l’endroit dégageait une impression de sympathie… Je venais d’effectuer un premier pas mais était-ce pour autant un pas dans ma bonne direction ? Ce premier contact ne m’en apportait aucune confirmation, aucune certitude : il faudrait renouveler l’expérience pour confirmer le diagnostic. A l’époque (lointaine) je ne me posais même pas la question de trouver l’âme sœur, je voulais juste savoir si “j’en étais” ou pas. Je retournais sur les lieux du crime le Mercredi suivant et, au fil du temps car je suis d’une nature lente pour ces choses-là, en bavardant, en discutant je retrouvais chez les filles ma façon de ressentir les choses et les gens même si la manière de l’exprimer diffère d’une personnalité à l’autre. Là, au Diable ce rôle de célibataire endurcie qui se débrouille très bien dans l’existence sans l’aide de personne. Peu à peu les chemins s’ouvrirent, mon cœur s’avoua qu’il battait plus fort même si l’on ne concrétiserait pas forcément. Malgré le handicap de ma surdité je parvîns à nouer quelques relations d’amitié, pas éternelles car les filles viennent puis ne viennent plus… J’osais laisser paraître, laisser remonter ma sensibilité des profondeurs où je l’avais enfouie.
Quelques mois plus tard, j’adhérais à David & Jonathan, quelques semaines après j’en devîns la secrétaire du groupe de Lyon (pas perpétuelle, mais j’occupais cette fonction pendant au moins dix ans). Plus tard encore, épaulée par un oto-rhino, j’affrontais enfin ma surdité, conséquence la plus visible d’un profond changement intérieur. Le désir de comprendre ce que les autres disaient m’était enfin revenu et je ne pouvais pas me contenter de saisir un mot sur quatre. J’écoutais, je réfléchissais, je me nourrissais et, petit à petit, j’appris à parler de moi, je compris “quelle fleur cache le mot ami”… Bref, je vécus une véritable seconde naissance, je me découvrais moi-même, je muais dans des proportions que je m’imaginais pas en franchissant la porte de la M.H. un soir de Mai.